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Le Grand Livre des Saveurs Oubliées

Chapitre I — Le Voleur de Souvenirs

Passage 6 — Le secret de Jeannine

Rouans, le 31 octobre 2026.

La petite boîte noire était toujours posée sur la table.

Depuis la disparition du Voleur de Souvenirs, aucun des cinq HAPPY'Z n'avait osé la toucher.

Le miroir qu'elle renfermait était redevenu sombre.

Et pourtant, COOKIEZ avait l'étrange impression que quelqu'un les observait encore.

— Je propose qu'on s'en débarrasse, déclara GRIZZ.

FLASH ouvrit de grands yeux.

— Quoi ? Maintenant qu'on a enfin trouvé une boîte mystérieuse ?

— Justement. Elle est mystérieuse. Et elle appartient peut-être à notre ennemi.

OCTOZ secoua lentement la tête.

— Pas exactement.

Il s'approcha de l'objet et examina la serrure argentée.

— Cette boîte ressemble à celle du Voleur, mais elle ne contient aucune émotion. Je pense qu'il l'a fabriquée pour nous montrer quelque chose.

POPPY regarda le miroir.

— Jeannine.

— Oui, répondit OCTOZ. Et surtout, pour nous faire comprendre qu'elle joue un rôle dans cette histoire.

COOKIEZ ouvrit son carnet doré.

Le dessin du biscuit étoilé brillait toujours sur une page.

À côté, les cinq biscuits disposés en cercle semblaient attendre qu'on découvre leur signification.

— Pourquoi six biscuits ? murmura-t-elle.

FLASH se pencha.

— Peut-être parce qu'il y avait six personnes à table ?

— Nous sommes cinq, répondit GRIZZ.

— Je sais compter, merci !

POPPY observa le dessin.

— Et si le sixième n'était pas destiné à une personne ?

OCTOZ leva les yeux vers elle.

— Explique-nous.

— Jeannine a retrouvé une phrase de sa mère : elle devait toujours garder un biscuit pour celui qui veillait sur leurs souvenirs.

COOKIEZ regarda le biscuit marqué d'une étoile.

— Alors ce biscuit était peut-être une manière de remercier quelqu'un.

Un silence suivit.

Puis OCTOZ murmura :

— Ou de lui montrer qu'on ne l'avait pas oublié.


À quelques rues du Village Halloween, Jeannine venait de remettre la photographie dans sa boîte bleue.

L'horloge de la cuisine indiquait toujours 11 h 12.

Elle avait essayé de la remettre à l'heure, mais les aiguilles refusaient de bouger.

— Tu vas finir par me rendre folle, toi aussi, soupira-t-elle.

Elle regarda la liste d'ingrédients retrouvée quelques minutes plus tôt.

« Ne jamais oublier d'en garder un pour celui qui veille sur nos souvenirs. »

Ces mots lui rappelaient quelque chose.

Une habitude.

Un geste répété tant de fois qu'elle n'y avait jamais vraiment prêté attention.

Lorsqu'elle était enfant, sa mère préparait souvent une petite assiette supplémentaire.

Elle y déposait un biscuit.

Toujours le plus joli.

Celui sur lequel elle dessinait une étoile avec la pointe d'un couteau.

Puis elle posait l'assiette près de la fenêtre.

— Pour qui est celui-là, maman ? demandait la petite Jeannine.

Sa mère souriait.

— Pour un ami.

— Quel ami ?

— Un ami qui vient de très loin.

— Plus loin que Nantes ?

— Beaucoup plus loin.

Jeannine se souvenait avoir ri.

Elle avait imaginé un voyageur traversant les océans simplement pour manger un biscuit.

Mais aujourd'hui, ce souvenir lui semblait différent.

Car il lui revenait aussi un détail.

Certains matins, le biscuit avait disparu.

Et sa mère ne paraissait jamais surprise.

Jeannine se leva lentement.

Elle prit une petite assiette dans son placard.

Une vieille assiette blanche bordée de fleurs bleues.

Celle que sa mère utilisait autrefois.

Elle la posa près de la fenêtre.

Puis elle resta immobile.

— Je crois que j'ai compris une chose, maman, murmura-t-elle.

Elle regarda la spirale argentée dessinée sur la vitre.

— Tu savais quelque chose que tu ne m'as jamais raconté.


Au Village Halloween, OCTOZ examinait toujours le carnet de COOKIEZ.

— Cette étoile me rappelle un symbole ancien, déclara-t-il.

GRIZZ croisa les bras.

— Encore une légende ?

— Oui. Et celle-ci est peut-être plus importante que les autres.

FLASH leva les yeux au ciel.

— Évidemment.

OCTOZ poursuivit sans relever la remarque.

— Il y a très longtemps, bien avant le retour du Voleur, certains habitants de Gourmandia avaient pris l'habitude de visiter discrètement le monde des humains.

POPPY ouvrit de grands yeux.

— Mais je croyais que personne n'avait franchi la Porte des Deux Mondes depuis trois cents ans !

— La Porte des Deux Mondes n'est pas le seul passage dont parlent les anciens récits, expliqua OCTOZ. Autrefois, de minuscules chemins pouvaient apparaître lorsqu'un lien particulièrement fort unissait un humain à Gourmandia.

COOKIEZ regarda son carnet.

— Un lien créé par un souvenir ?

— Par un souvenir partagé, précisa OCTOZ.

GRIZZ réfléchit.

— Alors la mère de Jeannine aurait pu rencontrer quelqu'un de notre royaume ?

— C'est possible.

— Et ce quelqu'un serait venu manger ses biscuits ? demanda FLASH.

— Tu résumes les choses à ta manière, répondit OCTOZ, mais oui.

POPPY sourit.

— Je trouve ça merveilleux.

OCTOZ, lui, ne souriait pas.

— Ce qui m'inquiète, c'est que ces petits passages ont progressivement disparu.

— Pourquoi ? demanda COOKIEZ.

— Les légendes ne sont pas toutes d'accord. Certaines parlent du temps qui passe. D'autres d'un événement survenu il y a trois cents ans.

Il regarda la boîte noire.

— À l'époque où le Voleur est apparu.


Dans sa cuisine, Jeannine avait repris la photographie.

Elle l'observait maintenant à la lumière du jour.

La petite silhouette près de la fenêtre semblait porter quelque chose sur la tête.

Une sorte de chapeau ?

Ou peut-être une étrange coiffure.

Elle approcha une loupe de l'image.

La créature paraissait tenir un biscuit presque aussi grand qu'elle.

Jeannine sentit un sourire lui échapper.

— Alors c'était toi, notre petit gourmand…

Une sensation familière lui traversa l'esprit.

Elle se revit enfant, assise sous la table de la cuisine.

Elle avait entendu un petit rire.

Un rire aigu, joyeux.

Puis une voix qui disait :

— Celui-ci est pour moi ?

Sa mère avait répondu :

— Bien sûr. Comme toujours.

La petite Jeannine avait alors passé la tête sous la nappe.

Et aperçu deux yeux brillants.

Une silhouette minuscule.

Et un biscuit étoilé serré entre deux petites mains.

Le souvenir s'arrêta là.

Jeannine rouvrit les yeux.

Son cœur battait rapidement.

Cette fois, elle n'avait pas seulement retrouvé une image.

Elle se souvenait d'une voix.

D'un rire.

D'un instant dont elle n'avait plus pensé depuis des décennies.

Mais lorsqu'elle essaya de retrouver la joie qu'elle avait ressentie ce jour-là, elle ne trouva qu'un vide.

Le Voleur avait bien fait son œuvre.

Les faits revenaient.

Pas l'émotion qui leur appartenait.

Jeannine serra doucement la photographie contre elle.

— Je ne sais pas qui tu étais, petit bonhomme… mais je crois que maman t'aimait beaucoup.

Une nouvelle émotion naquit alors.

Non pas celle de son enfance.

Mais la tendresse qu'elle éprouvait aujourd'hui en découvrant ce secret.

Sur la vitre, la spirale argentée vacilla de nouveau.


Au Village Halloween, les cinq points dorés du carnet de COOKIEZ se mirent à scintiller.

Une sixième lumière apparut au centre.

Puis le dessin du biscuit étoilé s'illumina.

— Jeannine se souvient encore ! s'exclama POPPY.

COOKIEZ ferma les yeux.

Elle percevait quelque chose de nouveau.

Un parfum de biscuit chaud.

Un éclat de rire.

Et une présence ancienne.

Une présence qui lui semblait étrangement familière.

— Ce n'est pas seulement Jeannine, murmura-t-elle.

OCTOZ se rapprocha.

— Qu'est-ce que tu veux dire ?

— Je crois que quelqu'un de Gourmandia a réellement connu sa mère.

GRIZZ observa le carnet.

— Un ancien gardien ?

— Peut-être.

FLASH se pencha sur l'image.

— Et si c'était l'un de nous ?

OCTOZ secoua la tête.

— Nous n'étions pas là il y a soixante-dix ans.

— Je proposais juste une idée !

Mais COOKIEZ restait silencieuse.

Elle regardait le dessin de l'étoile.

Quelque chose dans ce symbole réveillait en elle une impression étrange.

Comme une histoire entendue autrefois.

Une histoire qu'elle n'avait jamais vraiment comprise.

— OCTOZ, demanda-t-elle, est-ce que les anciens gardiens avaient un signe pour se reconnaître ?

Il réfléchit.

— Certains, oui. Pourquoi ?

COOKIEZ montra le biscuit.

— Parce que cette étoile n'est peut-être pas une simple décoration.

OCTOZ se pencha davantage.

Puis son expression changea.

— Attendez…

Il observa les cinq branches.

Le cercle de biscuits.

Et le sixième placé au centre.

— Ce n'est pas un symbole de reconnaissance.

GRIZZ fronça les sourcils.

— Alors qu'est-ce que c'est ?

OCTOZ releva lentement la tête.

— Une invitation.


Dans l'ombre d'un bâtiment, le Voleur de Souvenirs observait sa véritable boîte noire.

Une lumière dorée y tremblait plus fortement que les autres.

Il la reconnut aussitôt.

C'était l'émotion dérobée à Jeannine.

La chaleur de ces après-midi passés à préparer des biscuits avec sa mère.

Une émotion qu'il avait enfermée.

Et qu'il croyait définitivement séparée de sa propriétaire.

Pourtant, quelque chose avait changé.

À chaque nouveau souvenir que Jeannine retrouvait, la lumière semblait réagir.

Le Voleur serra les doigts autour de la boîte.

— Tu aurais dû oublier, murmura-t-il.

La lumière trembla.

Il se pencha davantage.

— Comme les autres.

Mais au lieu de s'affaiblir, elle brilla un peu plus fort.

Le Voleur referma brusquement le couvercle.

Puis il tourna la tête vers le Village.

— Alors il va falloir accélérer les choses.


Les HAPPY'Z n'avaient pas quitté leur place.

OCTOZ contemplait toujours le dessin des six biscuits.

— Dans les anciens récits, expliqua-t-il, certains humains laissaient une place à table pour un visiteur de Gourmandia.

POPPY sourit.

— Comme la mère de Jeannine.

— Oui. Mais ce qui est étonnant, c'est la disposition des biscuits.

Il désigna les cinq biscuits en cercle.

— Cinq pour ceux qui protègent les souvenirs.

Puis celui du milieu.

— Et un pour celui qui vient les partager.

GRIZZ regarda ses compagnons.

— Les cinq gardiens…

— Et un humain, termina COOKIEZ.

FLASH réfléchit quelques secondes.

— Donc la mère de Jeannine connaissait notre histoire ?

— Plus que cela, répondit OCTOZ. Elle semblait connaître une ancienne tradition qui reliait nos deux mondes.

POPPY regarda les familles autour d'elle.

— Et Jeannine pourrait nous aider à la retrouver.

COOKIEZ referma son carnet.

— Alors il faut aller la voir.

GRIZZ acquiesça.

— Cette fois, nous savons ce que nous cherchons.

Mais avant qu'ils puissent partir, une petite lumière grise apparut au-dessus de la fausse boîte noire.

Elle tourna lentement sur elle-même.

Puis se transforma en une spirale argentée.

Une voix familière résonna autour d'eux.

Celle du Voleur.

— Vous avez découvert l'invitation…

La spirale se mit à tourner plus vite.

— Mais savez-vous seulement ce qu'elle permet d'ouvrir ?

OCTOZ se raidit.

— Ne l'écoutez pas.

La voix poursuivit :

— Les humains ont oublié les anciens chemins. Gourmandia aussi.

Un rire discret se fit entendre.

— Moi, je m'en souviens.

Puis la spirale disparut.

À sa place, quelques mots restèrent suspendus dans l'air.

« Avant la fin de cette journée, l'un des deux mondes devra refermer sa porte. »

POPPY regarda OCTOZ.

— Qu'est-ce que cela signifie ?

Il resta silencieux un instant.

— Je ne sais pas.

GRIZZ observa les visiteurs du Village Halloween.

— Mais nous n'allons pas le laisser décider à notre place.

COOKIEZ serra son carnet contre elle.

Quelque part à Rouans, Jeannine venait de retrouver une partie de son histoire.

Et au milieu du Village, les HAPPY'Z comprenaient enfin que les humains n'étaient pas de simples spectateurs.

Ils étaient peut-être la clé qui permettrait de sauver Gourmandia.

Mais pour cela, il faudrait d'abord retrouver le chemin qui reliait autrefois les deux mondes.


À suivre — Passage 7 : Les cinq gardiens et les humains

Les HAPPY'Z vont devoir unir leurs forces à celles des visiteurs du Village Halloween. Mais comment retrouver un chemin oublié depuis des générations ? Et pourquoi le Voleur semble-t-il craindre autant les souvenirs que les humains continuent de partager ?

Parfois, une histoire racontée ensemble peut ouvrir bien plus qu'une porte…